Au fil des tempêtes : Guerres, crises et renaissance des vignobles en Provence Verte

1 décembre 2025

Aux racines de l’histoire : Quand la vigne s’ancre dans la tourmente

Sous le soleil éclatant et les cigales de Provence Verte, les vignes semblent éternelles. Pourtant, derrière la paisible poésie des paysages, chaque parcelle, chaque ceps raconte une histoire de résistance. Au fil des siècles, guerres et crises ont tourmenté, remodelé, parfois même menacé de faire disparaître le travail de générations entières. Partons à la rencontre de ces épisodes où la vigne a tremblé, mais s’est relevée, à l’image de ce terroir fier et tenace.

L’empreinte du Moyen Âge : Premiers soubresauts des vignobles

La photographie des vignobles provençaux, telle qu’on la connaît aujourd’hui, prend racine dès les premiers siècles médiévaux. Déjà, les premières crises guettent. Dès le Xe siècle, l’instabilité féodale fragilise les villages. Les guerres seigneuriales multiplient les pillages et les incendies. En Provence Verte, on trouve trace, dans les archives départementales du Var (archives.var.fr), de vignes abandonnées autour du village de Brignoles lors d’une campagne violente menée en 1043. C’est pourtant à cette époque qu’émergent les premières communautés organisant la culture de la vigne, portées par l’influence des abbayes : Le Thoronet, La Celle, Saint-Maximin. Les moines, véritables pionniers de la « viticulture de crise », réinventent la gestion collective et la protection du vignoble.

La Peste noire, qui s’abat en 1348, marque un premier coup fatal. À Barjols ou à Cotignac, des familles entières disparaissent, et la moitié des vignes sont laissées en friche durant des années (source : L’Histoire du Var, F. Isnard). Pourtant, la mémoire paysanne s’obstine. Lorsque la paix revient, la vigne reprend sa place, transformant jusqu’aux anciennes « terres noires » délaissées en colline.

Crises religieuses et guerres de Religion : La vigne au cœur des passions

Le XVIe siècle amène son lot de troubles, les guerres de Religion qui secouent la Provence. La région n’est pas épargnée : saccages, pressions fiscales, exils. À Tourves, en 1562, les « huguenots » brûlent les pressoirs du prieuré et les récoltes partent en fumée (archives communales et Bulletin archéologique de Provence). Mais la vigne, culture centrale du quotidien paysan, revient, portée par la nécessité : le vin, denrée de subsistance, nourrit la solidarité villageoise tout autant que les foires.

Au-delà des ravages matériels, c’est l’identité locale qui se renforce pendant ces tempêtes. Dans les « buchers » communautaires des villages, la bouteille circule, symbole de résistance et de fraternité, pérennisant des pratiques séculaires.

La Révolution et l’Empire : quand la terre change de mains

Le passage à l’ère moderne bouleverse en profondeur la carte du vignoble. Après la Révolution, la confiscation des biens ecclésiastiques redistribue les terres, parfois à d’anciens métayers, parfois à de nouveaux bourgeois citadins. Cette redistribution n’a rien d’anodin pour la Provence Verte. À Saint-Maximin, par exemple, les hectares de vignes autrefois gérés par le chapitre basilical passent aux mains de quelques familles locales – les Rousset, les Lombard – qui fondent des domaines encore actifs aujourd’hui.

L’Empire napoléonien pèse, lui, un fardeau fiscal. Les conscriptions déciment les populations rurales. Selon les recensements de 1801, la population du Var chute de plus de 15 % sur cinq ans (INSEE), et la relève manque dans les vignes. Faute de bras, certaines parcelles retournent à la garrigue. Mais déjà, l’idée germe d’une organisation collective, avec les premiers « conseils de village », esquisse des futures coopératives.

Phylloxéra et crises agricoles du XIXe siècle : la grande débâcle

Rien ne prépare la Provence Verte – ni le pays ni les hommes – à l’arrivée du phylloxéra en 1863. Ce minuscule puceron, débarqué d’Amérique, ruine 40 000 hectares de vignes dans le Var entre 1871 et 1884 (Larousse).

  • Les villages de Correns, Montfort ou Néoules voient jusqu’à 70 % de leurs vignes détruites en l’espace de 10 ans.
  • Des familles entières émigrent vers Toulon, Marseille, l’Afrique du Nord ou la Californie.

La crise accélère la modernisation. Les cépages anciens disparaissent au profit des plants américains, greffés, plus résistants. C’est aussi l’époque où naissent les premières associations de secours mutuel dans le vignoble : coup d’envoi du « collectif vigneron » qui caractérise la Provence Verte moderne.

Dernière ironie de l’histoire : c’est la ruine qui initie la renaissance. Au sortir des années noires, l’attention portée au choix des cépages, à la qualité, à l’innovation technique façonnera les contours du vignoble contemporain.

La Première Guerre mondiale : Un pays de vignes endeuillé

La Grande Guerre (1914-1918) fauche une génération de cultivateurs. Entre Brignoles, Saint-Maximin et La Roquebrussanne, les monuments aux morts se dressent dans chaque village, gravant la mémoire des « poilus » tombés à Verdun ou aux Dardanelles. Entre 1914 et 1918, plus de 10 % des viticulteurs du Var trouvent la mort ou reviennent mutilés (d’après L’agriculture varoise à l’épreuve du XXe siècle, P. Vidal).

Abandonnées, les vignes souffrent. Des femmes, des vieux et des enfants prennent la relève. Un témoignage poignant : à Pourcieux, la coopérative agricole, créée en 1912, se transforme en véritable communauté de solidarité. On y partage tout : le cheval, le pressoir, le pain et le vin. Cette époque forge une tradition d’entraide que les caves coopératives de Provence Verte perpétuent encore aujourd’hui.

La Seconde Guerre mondiale : Sabotages, résistance et renaissance

Le second conflit mondial pose d’autres défis. L’occupation italienne puis allemande se traduit par des réquisitions massives : le vin sert à la fois la table du soldat et l’effort de guerre. À Saint-Martin-de-Pallières, l’armée allemande réquisitionne jusqu’à 80 % des stocks de la coopérative entre 1942 et 1944 (source : Archives départementales).

Mais la vigne sert aussi de refuge : des résistants se cachent dans les « restanques », lieux escarpés, où l’on organise des maquis et des réseaux clandestins. Jusqu’aux vendanges, la solidarité s’organise en silence. Certains vignerons diluent leur vin ou sabotent les récoltes pour tromper l’occupant. Quelques noms, encore murmurés dans les caveaux, rappellent ce courage discret : Joseph Andrieu à Nans-les-Pins, Rosalie Rougier à Tavernes, qui cacha des enfants juifs dans ses rangs de grenache.

Au sortir de la guerre, la reconstruction prend des allures de fête. L’État encourage la replantation, la mécanisation se généralise. C’est le début des appellations contrôlées et de la revendication de qualité, qui changent la physionomie des vins de Provence Verte.

Crises économiques et mondialisation : Les défis contemporains

Si la guerre n’est plus à nos portes, les crises ne désertent pas la Provence Verte. Le XXe et le XXIe siècles amènent leur lot de chocs économiques. La crise viticole des années soixante-dix, dite « crise du rosé », voit les prix s’effondrer : des milliers d’hectolitres de vin sont distillés faute de marché (source : Reporterre).

  • Dès 1974, on compte une perte de 40 % de la valeur du vin de base, entraînant la fermeture de nombreuses petites exploitations familiales.
  • Des coopératives fusionnent ou disparaissent : de 74 en 1960, on passe à 29 caves coopératives actives dans le Var en 2020 (Vignerons de Provence).

La mondialisation impose de nouveaux défis : concurrence étrangère, exigences environnementales, crises climatiques. Mais, comme à travers les siècles, la Provence Verte s’adapte. La montée du bio – Correns devient en 1997 le premier village français 100 % bio (source : France Info) – démontre cette capacité d’anticipation et de résilience.

Portraits de vignerons debout : Les sentinelles du terroir

Ce sont souvent des noms modestes, des visages marqués par le soleil et la patience, qui tiennent le flambeau. À Cotignac, la famille Blanc relancera l’exploitation en 1950 après avoir tout perdu pendant la Seconde Guerre mondiale. À Carcès, Lucien Venturi traversera la crise du phylloxéra en greffant lui-même 5000 pieds de vigne au début du siècle dernier – chaque enterrement de greffon étant accompagné d’une prière provençale, qu’on murmurait alors en cachette.

Derrière chaque bouteille, une histoire de survie collective : ici, un pressoir caché dans une grange pendant l’Occupation ; là, une ancienne bastide, reconvertie en cave coopérative après les crises de surproduction.

Vignes fèves de mémoire : transmission et réinvention

Plutôt que d’oublier, la Provence Verte cultive la mémoire de ses blessures. Les caves coopératives, les musées (comme la Maison des Vins à Les Arcs) et les fêtes des vendanges content ces instants de bascule. On célèbre la ténacité autant que le vin lui-même. En 2021, à Brignoles, la fête de la Saint-Vincent incarne cet hommage : chaque vigneron salue « ceux qui ont sauvé la vigne », souvent dans l’ombre, souvent au prix du silence ou du départ. Les écoles élémentaires, lors des « vendanges pédagogiques », livrent à une nouvelle génération le récit des crises passées.

Ce patrimoine oral et matériel conditionne aujourd’hui les innovations : sélection de cépages résilients, lutte contre le changement climatique, coopérations intercommunales pour valoriser le territoire. La Provence Verte ne cesse d’inventer, portée par l’énergie d’une culture qui puise, dans les épreuves traversées, les racines de son exception.

Au gré des averses, la promesse d’un renouveau

S’il est une constante dans l’aventure des vignobles de Provence Verte, c’est leur formidable capacité de métamorphose. Entre épreuves et renaissances, persiste un héritage indomptable, fait de solidarités villageoises, d’innovations et de mémoires vives. Cette terre sait, mieux que d’autres, que l’essentiel – comme la sève – circule obstinément, même dans l’orage.

Au présent, chaque verre levé compte la victoire discrète d’un peuple de la vigne, façonné par la patience et la tempête. La Provence Verte, en se racontant, rappelle qu’aucune crise, aucune guerre n’abolit l’espoir de la terre, à condition qu’on sache écouter la voix du terroir et de ceux qui l’aiment.

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