La première vigne en Provence Verte : au commencement des ceps

19 novembre 2025

Aux racines de la vigne : une histoire plusieurs fois millénaire

Dans la lumière dorée de la Provence Verte, la vigne semble faire corps avec le paysage depuis toujours. Mais qui se doute que ce mariage entre la terre et la plante tient plus de l’Histoire que du miracle ? Le regard court sur les rangs alignés, effleure les murets de pierre sèche et s’arrête parfois sur les traces silencieuses des âges passés. La question naît alors, simple et mystérieuse : quand la vigne a-t-elle creusé son premier sillon en Provence Verte ?

Pour répondre à cette question, il faut remonter le fil du temps, bien avant les cartes postales aux reflets pastel. La vigne, née à l’état sauvage au Proche-Orient il y a environ 10 000 ans (Institut national de l’origine et de la qualité), a suivi le lent voyage des peuples et des commerçants à travers la Méditerranée. Elle arrive en Gaule par petites touches, portée par les navigateurs, les conquérants et les rêveurs des premiers métissages du monde.

Les origines antiques du vignoble : Grecs, Étrusques et Romains

C’est au VIe siècle avant notre ère que la vigne fait son apparition avérée sur le territoire provençal. Les colons grecs venus de Phocée (aujourd’hui Foça, en Turquie) fondent Massalia – Marseille vers 600 av. J.-C., entamant le fascinant dialogue entre la Méditerranée et la Provence (INRAP, “Les Grecs en Provence”). Ceux-ci amènent dans leurs bagages la précieuse vitis vinifera, domestiquée, la travaillent et l’acclimatent aux terres neuves.

  • Les Phocéens installent les premiers vignobles encadrant Marseille et exportent rapidement le savoir-vin au-delà, le long des côtes et dans l’arrière-pays, profitant de la douceur des collines et de la diversité des sols.
  • La Provence Verte, située entre Aix-en-Provence et Draguignan, bénéficie alors des courants d’échanges, carrefour de pistes commerciales, lieux de passages antiques majeurs reliant Méditerranée intérieure et Alpes du Sud.

Des vestiges archéologiques étayent cette propagation. Des fouilles réalisées autour de Brignoles, La Celle ou encore Saint-Maximin-la-Sainte-Baume ont révélé la présence de dolia (grandes jarres à vin) helléniques et romaines, de restes de pressoirs et d’outils viticoles datés entre le IIIe et le Ier siècle av. J.-C. (Archéologie en Provence Verte, Conseil Départemental du Var). La culture de la vigne s’implante, structurée, au contact des Étrusques puis des Romains, lesquels, en véritables ingénieurs agraires, donneront à la viticulture provençale son organisation durable – exploitations appelées villae, terrasses retaillées dans la rocaille, aqueducs et voies carrossables.

Premiers vignobles : la Provence Verte, un laboratoire rural

Contrairement à la “Provence Vignoble” plus connue autour d’Avignon ou des Côtes de Provence, la Provence Verte offre un écrin où la vigne s’inscrit d’abord discrètement. Ses terres sont togglées entre cultures céréalières, forêt et pastoralisme. Mais la vigne ne tarde pas à séduire les populations locales, d’autant que la région est marquée par la présence dense de colonies romaines dès le IIe siècle av. J.-C.

  1. Les premières traces : Autour de Brignoles, Vidauban ou Cotignac, des vestiges d’amphores gréco-italiques et gallo-romaines, parfois même estampillées, laissent deviner la circulation active du vin et son commerce local, bien avant l’an mil.
  2. La toponymie : De nombreux villages et lieux-dits portent les stigmates toponymiques de la vigne – on trouve ainsi “Les Vignes”, “La Vigne Haute”, “Le Cellier”, ou encore des Cadières (lieux d’entassement d’amphores et de jarres).
  3. L’évolution des pratiques : Les Romains introduisent non seulement de nouveaux cépages, mais aussi la taille, le greffage, la treille, faisant évoluer une viticulture artisanale en un véritable art agricole adapté au terroir local.

Le premier grand “âge d’or” de la vigne en Provence Verte s’ancre à l’époque gallo-romaine, où la région devient un laboratoire rural foisonnant, alliant innovations techniques et adaptation au relief.

Du Moyen Âge à la Renaissance : la vigne, coeur battant de la Provence Verte

Après les troubles des invasions germaniques et la fin de l’Empire romain d’Occident, la Provence connaît quelques siècles d’instabilité. Mais la vigne ne disparaît jamais totalement. Au contraire, elle s’accroche aux coteaux, entretenue par les monastères, les abbayes, les chapitres et, plus tard, la noblesse terrienne.

  • Les monastères cisterciens jouent un rôle déterminant au XIIe siècle : ils défrichent, drainent, plantent et créent les premiers celliers d’importance, dont l’empreinte se lit encore autour de La Celle ou du Thoronet (source : “Le vin, boisson monastique”, Histoire & Patrimoine Philippe Delmotte).
  • La viticulture rurale : Chaque ferme possède alors son lopin de vigne. Aux XIIIe-XIVe siècles, le vignoble s’étend sous l'impulsion de villes comme Brignoles, car toute la Provence Verte exporte du vin vers Toulon, Marseille ou l’Italie, en barriques et tonneaux.
  • Un vin de soif et de fête : La vigne s’intègre progressivement à la vie sociale, permettant l’apparition de foires, de fêtes des vendanges et d’une culture populaire du vin très distincte de celle, plus aristocratique, du Bordelais ou de la Bourgogne.

Le Moyen Âge façonne ainsi l’attachement viscéral de la Provence Verte à la vigne : ancrée dans la terre, mais aussi dans les récits, les coutumes et la mémoire collective.

Carte et chronologie : la route de la vigne en Provence Verte

À travers les siècles, les itinéraires de la vigne en Provence Verte se dessinent à la croisée de plusieurs grands axes historiques. Les routes antiques qui reliaient Fréjus (Forum Julii) à Aix-en-Provence n’étaient pas que des artères militaires ou commerçantes, mais aussi le passage naturel des cépages et des savoir-faire :

Époque Événement clé
VIe siècle av. J.-C. Arrivée de la vigne cultivée par les Phocéens à Marseille, diffusion vers l’intérieur
IIIe – Ier siècle av. J.-C. Infrastructure viticole gallo-romaine, villas et dolia en Provence Verte
XIIe siècle Renaissance de la vigne sous l’égide monastique autour de La Celle, Le Thoronet, Saint-Maximin
XIIIe – XIVe siècle Développement rural, foires et commerce régional du vin
XIXe siècle Crise du phylloxéra, refonte du vignoble et modernisation des pratiques

Anecdotes et repères : des cépages d’antan à la modernité

Ainsi, à la naissance de la vigne en Provence Verte, toutes les variétés ne ressemblent pas encore aux vedettes d’aujourd’hui (Grenache, Cinsault, Mourvèdre, etc.). Les premiers ceps implantés par les Grecs pourraient être de l’Ugni blanc, très présent dans le bassin méditerranéen antique, puis du Piquepoul ou du Muscat au gré des importations romaines (Chambre d’Agriculture du Var).

  • Jusqu’au XIXe siècle, la plupart des vignes sont conduites en “gobelet” (sans palissage), une architecture adaptée aux vents du Mistral et à la sécheresse.
  • La vigne a failli disparaître après la crise du phylloxéra (fin XIXe), un minuscule insecte ravageur arrivé accidentellement d’Amérique du Nord, éradiquant 90% du vignoble local entre 1870 et 1890 (source : Musée du Vin de Cotignac).
  • L’entraide et la solidarité vigneronne forgent alors l’identité du territoire : on replante, on greffe sur porte-greffes américains plus résistants, on crée les premières coopératives dès 1910 à Saint-Maximin et Brignoles.

Un proverbe paysan raconte qu’“on ne plante jamais pour soi, mais pour la génération suivante”. Le vin de Provence Verte, c’est d’abord le fruit patient de cette longue mémoire, celle d’un terroir forgé par l’adaptation, la migration et la résilience.

Regards vers demain : la vigne, racine et horizon de la Provence Verte

Le vignoble provençal, loin d’être figé, poursuit aujourd’hui cette aventure au gré du prestige de ses AOC, de l’essor du bio et de la valorisation du patrimoine. Mais à chaque vendange, dans chaque verre, flotte le parfum discret de ces premiers ceps plantés il y a plus de 2500 ans, saluant à leur tour le soleil et la pierre chaude des collines.

À ceux qui arpentent les chemins de la Provence Verte, la vigne rappelle qu’elle fut, et reste, la preuve vivante de la rencontre entre civilisations, d’un dialogue ininterrompu entre l’homme et la nature. Le vignoble, ce n’est pas seulement une culture : c’est le palimpseste d’une province, la mémoire muette du paysage, la promesse perpétuelle d’un terroir à célébrer et à découvrir.

Sources :

  • INRAP – Institut National de Recherches Archéologiques Préventives
  • Chambre d’Agriculture du Var
  • Archéologie en Provence Verte, Conseil Départemental du Var
  • Musée du Vin de Cotignac
  • Histoire & Patrimoine Philippe Delmotte
  • Institut National de l’Origine et de la Qualité (INAO)

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