Portraits croisés : qui sont les vignerons de la Provence Verte ? Racines et nouveaux visages du vignoble

29 juillet 2025

La Provence Verte, un terroir historique en mutation

Dans ce territoire qui s’étend des contreforts de la Sainte-Baume à la vallée de l’Argens, la tradition vigneronne plonge des racines profondes. Plus de 40% de la surface agricole utile (SAU) de Provence Verte est consacrée à la viticulture (Provence Verte & Verdon Tourisme), illustrant la place essentielle de la vigne dans son économie et son paysage. Pourtant, derrière la continuité apparente, les exploitations évoluent, se transmettent, se réinventent. Sur environ 180 domaines et caves recensés dans la région, chaque vigneron incarne une histoire familiale ou un rêve nouveau.

Domaine familial : la transmission comme socle

Dans la majorité des villages de la Provence Verte, il existe au moins une exploitation qui appartient à la même famille depuis trois, quatre, parfois six générations. Ce sont souvent ces domaines qui donnent l’impression d’un patrimoine inaltérable, solidement arrimé à la terre.

  • Ligne du temps et patrimoine vivant : On dénombre près de 70% de domaines en Provence (INSEE, 2023) – un taux équivalent en Provence Verte – transmis de génération en génération, parfois sans interruption depuis plus d’un siècle.
  • Transmission du savoir-faire : Ici, la vigne se transmet autant que les outils, et chaque aïeul laisse son empreinte sur une parcelle, une bâtisse, une cuvée. Le passé n’est pas un décor, mais un élément structurant de l’identité du domaine.
  • Anecdotes : Dans certains villages, comme à Correns ou à Cotignac, il n’est pas rare de rencontrer des familles où trois générations cohabitent encore sur la propriété. Chez les Monts-Ferrat, par exemple, la grand-mère veille encore à la taille de la vigne, tandis que la petite-fille gère le marketing digital.
  • Évolution générationnelle : Les dernières décennies ont vu une féminisation progressive de la profession. Selon la Chambre d’Agriculture du Var, les femmes à la tête de domaines viticoles sont passées de moins de 10% en 1990 à près de 25% aujourd’hui dans le département.
  • Enjeux contemporains : Les héritiers font souvent le choix de la conversion biologique (près de 30% des surfaces en Provence Verte sont désormais bios – Source InterVins Sud-Est, 2023), un virage parfois motivé par le désir d’offrir une nouvelle impulsion au domaine familial.

Les néo-vignerons, ces nouveaux aventuriers du terroir

Depuis une quinzaine d’années, la Provence Verte attire une nouvelle vague d’explorateurs : les néo-vignerons. Cadres en reconversion, artistes en quête de sens, ingénieurs végétalisés, ou couples venus d’autres régions – tous sont attirés par le rêve de créer leur vin, d’écrire une histoire différente sous le ciel provençal.

  • Profils variés : Il s’agit souvent de trentenaires ou quadragénaires venus du Nord ou de l'étranger, comme cette famille belge installée à La Roquebrussanne, ou ce couple parisien ayant troqué les salles de réunion contre les vignes de Mazaugues.
  • Formation et apprentissage : Beaucoup arrivent sans formation agricole initiale. L’Institut Universitaire de la Vigne et du Vin de Suze-la-Rousse (Drôme) ou le Brevet Professionnel Responsable d’Exploitation Agricole (BPREA) d’Hyères comptent chaque année des dizaines de “néo” en formation continue.
  • Anecdotes : À Correns, premier village bio de France, plusieurs domaines sont nés de la reconversion de citadins. Le Domaine de l’Odé, fondé en 2015 par deux anciens architectes, est emblématique de cette nouvelle génération qui ose des vins d’auteur, sans compromis.
  • Démarche innovante : Les néo-vignerons s’emparent volontiers de cépages oubliés (comme le tibouren ou le caladoc), expérimentent la vinification naturelle, s'inspirent des méthodes biodynamiques, et misent sur l’œnotourisme immersif.
  • Poids démographique : Selon l’Observatoire National de la Viticulture, 12% des domaines crées en Provence depuis 2010 le sont par des néo-vignerons – un chiffre en hausse constante. En Provence Verte, leur implantation a parfois redonné vie à des terres en friche.

Coopératives et mosaïque de profils : l’esprit collectif

Près d’un tiers du vignoble de Provence Verte appartient à des coopératives, véritables moteurs sociaux et économiques. De Brignoles à Villecroze, elles rassemblent des profils mixtes : anciens descendants de familles locales côtoient néo-vignerons, petits propriétaires et retraités investis.

  • Mixité générationnelle : Certains caves voient se succéder jusqu’à trois générations d’une même lignée, tandis que d’autres accueillent chaque année de nouveaux venus animés par l’esprit communautaire.
  • Innovation partagée : Les coopératives servent parfois de tremplin : nombre de jeunes néo-vignerons louent des parcelles, vinifient leur première cuvée au sein des installations collectives, avant de voler de leurs propres ailes.
  • Fait marquant : En 2022, la Cave Coopérative des Vignerons du Val d’Argens a célébré le départ à la retraite de son doyen, vigneron depuis 54 vendanges, tout en accueillant trois jeunes diplômés venus d’autres régions ; un brassage typique du vignoble actuel.

Vision du métier : racines, renouveau et transmission

Les héritiers, entre devoir de mémoire et enracinement

Pour les familles installées, être vigneron, c’est poursuivre l’œuvre des anciens. Beaucoup parlent avec pudeur de la charge émotionnelle que représente cette transmission. Garder intact le patrimoine, savoir s’en détacher assez pour l’adapter, est un exercice d’équilibriste. Certains modifient l’encépagement, d’autres introduisent l’agrotourisme ou diversifient avec l’huile d’olive ou la truffe pour pérenniser l’activité.

  • Racines villageoises : Le lien avec l’église, la mairie, les associations locales reste très fort. Les fêtes de la Saint-Vincent, patron des vignerons, sont autant de rituels où se rejoignent sacré et tradition.
  • Adaptation : Le rapport à la nature, la gestion de la ressource en eau et la sensibilité accrue au changement climatique obligent les héritiers à une vigilance de chaque instant.

Pour les néo-vignerons, l’élan créatif et le choix

Pour ceux qui arrivent d’ailleurs, le métier est souvent un choix mûri, parfois une rupture assumée. Si leur regard est neuf, il s’enracine progressivement au fil des saisons. Beaucoup avouent être venus pour la lumière, le mistral, la quête de liberté.

  • Liberté d'expérimentation : Les néo-vignerons osent souvent inventer de nouveaux formats de dégustation, mettre en place des coopérations artistiques, animer des ateliers autour de la permaculture ou de la fermentation naturelle.
  • Difficulté d’intégration : Le parcours est rarement simple : l’accès à la terre reste difficile car les prix ont doublé depuis 2010 en Provence Verte (source SAFER 2022), trouver sa place dans un tissu rural peut s’avérer long mais, souvent, les relations se tissent autour des vendanges.
  • Renouveau : Leur dynamisme, souvent relayé sur les réseaux sociaux – plus d’un domaine sur quatre créé depuis cinq ans utilise Instagram comme premier vecteur de notoriété – renouvelle l’image de la région.

Synergies et contrastes : la nouvelle richesse du vignoble

Les différences ne sont pas que générationnelles ou techniques ; elles font éclore une mosaïque enthousiasmante :

  • Un brassage encore accéléré par les enjeux du climat : Les uns apportent la mémoire des sols, les autres l’audace de nouvelles pratiques culturales, répondant ensemble au défi de la sécheresse croissante. La mutualisation des équipements anti-gel ou la conversion collective à l’agroforesterie en sont des exemples parlants. Plus de 15% des domaines de Provence Verte mènent aujourd’hui des essais collaboratifs sur les cépages résistants à la chaleur (INAO, 2023).
  • Échange de compétences : On voit naître des groupes de réflexion inter-domaines où ingénieurs agronomes fraîchement installés croisent des vignerons enracinés dans la tradition séculaire.
  • Poids économique : Avec plus de 1550 emplois directs et plus de 1100 emplois saisonniers liés à la viticulture (source Chambre d’Agriculture du Var, 2023), le secteur attire aussi de nombreux jeunes en apprentissage, issus indifféremment de familles locales ou de nouveaux arrivants.

La diversité comme force : nouveaux chemins, mêmes passions

Si la Provence Verte se réinvente, c’est aussi grâce à l’alliance de ces deux approches du métier. Les héritiers continuent d’ancrer les valeurs de patience et de respect du terroir, tandis que les néo-vignerons, eux, forment cette génération qui défie la routine, questionne la notion d’authenticité et propose d’autres récits autour du vin. Au fil des saisons, tous transmettent, à leur façon, l'amour renouvelé d’un terroir vivant.

Cette diversité n'est pas une opposition mais le reflet d’une vitalité. Sans les familles, il n’y aurait ni mémoire ni continuité ; sans les nouveaux venus, la Provence Verte manquerait d'audace et d’ouvertures. La route des vignerons, ici, se dessine à plusieurs mains et cœurs, entre vitraux anciens et éclats de jeunesse – un voyage sans cesse recommencé.

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