Renouveau viticole : Voyage chez les jeunes domaines de la Provence Verte

17 octobre 2025

Les jeunes domaines en chiffres : un phénomène en pleine effervescence

S’il est difficile de dresser un inventaire exhaustif, la Provence Verte – ce cœur rural du Var, niché autour de Brignoles, Saint-Maximin-la-Sainte-Baume et Barjols – voit éclore chaque année quelques nouveaux noms sur la carte du vin. Sur environ 190 domaines viticoles répartis sur le territoire (source : Vins de Provence), une dizaine ont vu le jour au cours des cinq dernières années. Portés par la vague du retour à la nature et la soif d’entreprendre, ces créateurs partagent un même désir de s’ancrer dans la Provence profonde tout en réinventant la tradition. Quelques motivations fréquemment retrouvées :

  • Reconversion professionnelle, souvent après une première vie urbaine
  • Transmission intergénérationnelle modernisée
  • Attirance pour les méthodes biologiques et biodynamiques
  • Volonté de micro-structures à taille humaine, parfois moins de 5 hectares

Portraits de domaines fraîchement créés

Domaine Clos de l’Ours, Cotignac (créé en 2012, nouvelle impulsion en 2020)

Au pied du massif, le Clos de l’Ours ressemble à une clairière protégée, où les cigales s’en donnent à cœur joie. Repris en 2012 par Fabienne et Michel Torquez, entrepreneurs venus de Lyon, le domaine de 13 hectares s’est offert une seconde jeunesse en 2020 avec l’arrivée de leur fille Camille, trentenaire formée à l’œnologie, qui redessine le style des vins en misant sur la fraîcheur et la précision. Le passage en bio, puis les essais de vinification sans soufre ou en amphores témoignent d’un esprit en veille permanente sur l’innovation, sans oublier la dimension humaine : ici, chaque vendangeur est reçu comme un ami, et les cuvées portent le nom de membres de la famille ou d’amis proches.

  • Surface : 13 ha
  • Mode de culture : agriculture biologique certifiée
  • Particularités : micro-vinifications, goût des essais

Source : site officiel du Domaine Clos de l’Ours

Domaine de la Mongestine, Artigues (Relance en 2014, première cuvée en 2016)

Au sommet des collines d’Artigues, la Mongestine veille sur cent hectares de nature sauvage, dont 30 plantés de vignes. Racheté en 2014 à l’abandon par la famille Lefevre, ingénieurs et passionnés venus de Belgique, le domaine connaît rapidement une métamorphose écologique. L’équipe s’entoure de jeunes talents locaux, mise sur des cépages oubliés comme le chenin ou le sémillon, expérimente la vinification en cuves ovoïdes ou l’élevage en jarres de terre cuite. En peu d’années, la Mongestine est devenue un repaire d’amateurs de vins francs, élevés sans artifice, qui n’hésitent pas à ouvrir leur chai pour des ateliers ou des randonnées-dégustations.

  • Surface : 30 ha (vignes)
  • Mode de culture : agriculture biologique
  • Points forts : diversité des cuvées (14 références en 2024), accueil oenotouristique innovant

Sources : site La Mongestine, Le Point Vins, juin 2023

Domaine Terra Noé, Bras (création en 2021)

C’est dans un vallon oublié, traversé par le ruisseau du Cauron, que trois frères trentenaires, Alexandre, Hugo et Bastien, ont créé le Domaine Terra Noé en 2021. Héritiers d’une parcelle familiale délaissée, ils choisissent la voie de la permaculture et de l’agroforesterie : entre les ceps de grenache et de rolle, on observe fruitiers, oliviers ou rangées de fèves. Adepte des micro-parcelles (moins de 3 ha), le trio mise sur l’ultra-local et la vente directe. Leurs premiers rosés, tirés à moins de 4000 bouteilles en 2023, rencontrent déjà la faveur de certains cavistes indépendants de la région.

  • Surface : 2,8 ha (en 2024, extension en projet)
  • Particularité : 100% vendanges manuelles, pas d’intrants chimiques
  • Initiatives : verger expérimental, ruches sur place

Source : France Bleu Provence, reportage avril 2023

Domaine La Source des Anges, Tourves (créé en 2019)

Dans la plaine de Tourves, un couple tout droit venu du monde de la musique, Manon et Pierre, troque micros et partitions pour bottes et sécateurs en lançant La Source des Anges sur à peine 5 hectares. Leur credo : faire rimer respect du sol et étiquettes artistiques. Loin des codes, ils commercialisent leurs vins exclusivement en bio, en séries limitées, avec des étiquettes dessinées à partir d’enregistrements d’ondes sonores captées dans les vignes. Leur premier millésime, initié en 2020, surprend par sa vivacité et ses parfums d’herbes sauvages.

  • Surface : 5 ha
  • Mode de culture : 100% biologique, projet de conversion en biodynamie
  • Distribution : uniquement circuits courts, restauration locale et épiceries bio

Source : Article La Provence, octobre 2022

Domaine Les Monts Eternels, Correns (créé en 2020)

Sur le plateau de Correns, premier « village bio de France », une poignée d’amis d’enfance se lance un pari en 2020 : cultiver 4 hectares sur des sols caillouteux, sans tracteur. Les Monts Eternels pratiquent un agriculture manuelle, accompagnés de deux ânes pour le travail du sol. Leurs cuvées, Brumes et Lumières, sont commercialisées en abonnement (type « panier ») et en quelques bars de Marseille. Les fondateurs rêvent aussi de réhabiliter d’anciens cépages, comme le Carignan blanc ou le Terret gris.

  • Surface : 4 ha
  • Particularité : chevaux et ânes pour le labour, démarche paysanne affirmée
  • Initiative : replantation de cépages historiques en 2024

Source : Radio France, reportage « Nouvelle vague bio en Provence Verte », février 2024

Des pratiques inspirées par la terre, la famille et l’authenticité

Ce qui distingue ces nouveaux venus n’est pas uniquement leur jeunesse d’existence, mais un regard neuf posé sur l’environnement, le sol et la manière de vivre le vin. Trois constantes se dessinent :

  • Une taille modeste et des circuits courts : En majorité, ces domaines cultivent moins de 10 hectares et privilégient la vente directe, les marchés d’Aix ou Brignoles, voire la livraison de paniers aux particuliers.
  • Un engagement environnemental fort : Quasi-généralisation du bio, tentatives de permaculture, polyculture réintroduite (vergers, céréales, élevage de ruches ou brebis).
  • Le goût de l’expérimentation : Vinifications naturelles, essais de cuves atypiques (amphores, œufs béton), replantation de cépages oubliés et implication dans des projets collectifs type AMAP ou ateliers œnologiques.

Ancrage local, ouvertures internationales : des histoires singulières

Le bouillonnement des jeunes vignerons en Provence Verte s’inscrit dans une dynamique plus large : on note des profils très variés, entre enfants du pays revenus « au bercail » après le monde, ou néo-ruraux venus d’autres régions – ou même d’autres continents. Quelques chiffres révélateurs (Sources : Chambre d’agriculture du Var, rapport 2023) :

  • 40% des domaines créés depuis 2019 sont issus d’une reconversion hors secteur agricole
  • Près de 30% des néo-vignerons sont âgés de moins de 35 ans
  • Un quart des « installés récents » sont des femmes, chiffre en hausse chaque année

Plusieurs domaines nouent des collaborations avec des artistes, des chefs cuisiniers locaux ou des festivals, pour croiser les publics et donner à la vigne une place de choix dans la vie culturelle. À Cotignac, une vigneronne venue du théâtre programme des lectures dans son chai ; à Artigues, des ateliers d’écriture voient le jour sous les oliviers. La rencontre entre tradition et modernité façonne une nouvelle image de la Provence : joyeuse, ouverte, fidèle à son histoire mais jamais figée.

Défis et promesses pour la nouvelle génération

Ce renouveau ne va pas sans défis. Outre le coût de l’installation (environ 50 000€ l’hectare planté hors foncier, selon la Chambre d’agriculture), les obstacles sont nombreux : sécheresse, gelées printanières, rareté du foncier, lourdeur administrative. Beaucoup de jeunes domaines puisent leur force dans la mutualisation des achats, la mise en commun de matériel ou le lancement de caves coopératives « nouvelle génération ».

À la clé : des vins plus divers, reflets d’une Provence Verte mouvante, où chaque bouteille raconte une aventure, un rêve, un courage. Si aujourd’hui, les nouveaux domaines représentent encore moins de 10% de la production locale, leur influence se fait déjà sentir. Plusieurs caves réputées de la région commencent à s’inspirer de ces pratiques alternatives, pariant sur la fraîcheur, la biodiversité et la créativité.

L’appel du futur : entre enracinement et audace

Marcher sur la route de ces jeunes domaines, c’est entendre battre un cœur : celui d’une Provence Verte inventive, bien vivante. Qu’ils soient fils ou filles du pays, rêveurs reconvertis ou visionnaires venus d’ailleurs, ces vignerons tissent des ponts entre passé et avenir. Et si le vin de demain avait déjà trouvé, ici, ses plus beaux ambassadeurs ?

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